JOACHIM DE FLORE


JOACHIM DE FLORE
JOACHIM DE FLORE

Fondateur d’une nouvelle congrégation cistercienne et auteur d’ouvrages où il développe d’originales théories à propos de l’interprétation de l’Écriture, de la Trinité, du symbolisme des nombres, de l’avènement du règne de l’Esprit, Joachim de Flore exerça une durable influence, souvent jugée inquiétante, sur la tradition dite « millénariste » et sur certains mouvements révolutionnaires. Cependant, devant les développements du «joachimisme» tardif, l’Église s’en est prise moins aux œuvres mêmes du moine calabrais qu’à certaines interprétations qu’on en donna, parfois plusieurs siècles après. Et dans La Divine Comédie , Dante (tout en plaçant Saladin, avec Averroës, dans la paix des Limbes, et le pur philosophe Siger à côté de saint Thomas, ce qui eût bien surpris et indigné le moine de Saint-Jean de la Fleur) situe au «ciel du Soleil» dans la deuxième couronne de lumière, avec Jean Chrysostome, Anselme, Bonaventure, avec le prêtre Nathan qui fit roi Salomon, «la flamme de l’abbé calabrais Joachim en qui souffla l’esprit de prophétie» (Paradis , XII, 139-141).

L’attente du «troisième état»

Fils de notaire, né à Celico en Calabre, Joachim fut sans doute page à la cour du roi (normand) de Sicile. Atteint, à Constantinople, au cours d’un pèlerinage en Terre sainte, par une maladie épidémique et guéri d’une manière «miraculeuse», il renonça au monde. Moine cistercien, on le trouve en 1178 abbé de Corazzo. Comme Pierre Damien et Bernard de Clairvaux, il se méfie des écoles urbaines et défend la règle monastique dans sa pleine rigueur. Retiré en 1191 dans la solitude de Pietrelata, il fonde un ordre nouveau, dont la maison mère, Saint-Jean de la Fleur, approuvée en 1196 par le pape Célestin III, comptera jusqu’à trente-deux filiales. Malgré le succès que lui a valu le caractère prophétique et eschatologique de ses œuvres, Joachim ne s’est jamais présenté lui-même comme l’Ange du dernier jour; et, dans ses écrits authentiques – l’Expositio in Apocalypsim , le Psalterium decem cordarum , la Concordia Novi ac Veteris Testamenti et le Tractatus supra quatuor Evangelia –, le thème central est celui de l’«accord» entre les divers livres des Écritures, lus selon une exégèse traditionnelle, typologique et arithmologique.

Définissant l’«allégorie» comme «similitude de n’importe quelle petite chose à une plus grande», il voit dans chaque personnage de l’Écriture un renvoi anticipé ou rétrospectif à d’autres personnages, les symbolismes pouvant d’ailleurs se chevaucher; mais sa lecture est fondamentalement «historique», en ce sens qu’à partir de l’Ancien Testament Joachim ne discerne pas la seule annonce du Nouveau, mais les signes manifestes d’une lente accession au «troisième état», c’est-à-dire au règne de l’Esprit, préfiguré dès le début de maintes manières, mais encore à venir. S’il voit dans l’Apocalypse (écrite, pense-t-il, par le disciple qui reposa sur le cœur de Jésus) la double clé du passé et de l’avenir, l’«ouverture des signes» et la «détection des secrets», son herméneutique se veut rigoureusement trinitaire. Hostile à toute théologie «sabellienne» qui, insistant sur l’essence unique de la Déité, réduirait la distinction des Personnes divines à des attributs secondaires, il insiste sur les «propriétés» du Père, du Fils et de l’Esprit – symbolisés notamment par la succession chronologique d’Abraham, d’Isaac et de Jacob.

Élevé dans un pays où vivent encore des moines byzantins, admirateur de l’ancienne Église grecque, Joachim – comme plus tard Eckhart – reste pourtant fidèle à la formule latine de la processio ab utroque . Par là, sa philosophie s’apparente aux dialectiques ternaires où le troisième terme joue un rôle essentiel de synthèse. Par ses deux jambages, la lettre alpha (A) correspond, en effet, à la double mission du Fils et de l’Esprit, et les Églises d’Orient ont raison d’en souligner l’importance, mais leur erreur est d’oublier l’oméga, que l’auteur du Psautier à dix cordes écrit en minuscule ( 諸) pour mettre en meilleure lumière les courbes convergentes figurant la mission finale de l’Esprit qui procède du Père et du Fils et seul assure leur totale unité. Si le «troisième état» – allégorisé par l’ascension de Paul au troisième Ciel – correspond à l’âge adulte de l’humanité, lequel, avant la fin du monde, doit succéder à l’enfance et à l’adolescence, il est aussi celui du «troisième peuple», ramenant juifs et chrétiens, au-delà des signes sensibles, à la pure vérité spirituelle.

Une exégèse arithmologique

Multipliant les symboles numériques, Joachim combine les trois vertus théologales aux sept dons de l’Esprit pour obtenir le «dénaire» pythagoricien (somme des quatre premiers nombres); mais le chiffre 5 joue aussi son rôle et, s’ajoutant au 7, produit le 12. À titre d’exemple, on peut évoquer la théorie des douze «intelligences». Les cinq premières (correspondant aux vertus de foi, de patience, de zèle, d’humilité et d’espérance) sont à peu près les sens de l’exégèse traditionnelle (historique, moral, tropologique, contemplatif, anagogique). Mais les sept autres se définissent à partir d’une lecture allégorique des rôles respectifs, à différents niveaux, d’Abraham, d’Agar et de Sarah. Le patriarche symbolise d’abord le grand-prêtre de l’ancienne Loi, sa servante le peuple juif, son épouse les lévites; tous trois correspondent ensuite aux évêques, aux laïcs et aux prêtres, puis, dans l’ordre cénobitique (annoncé par saint Benoît), aux abbés, aux convers et aux moines: et l’on a ainsi les trois «états» de l’histoire: judaïsme, christianisme sacerdotal de Pierre, religion johannique du «Troisième Évangile», où Agar représente tour à tour la Synagogue, l’Église militante et la papauté, Sarah les Églises de Byzance et de Rome, les morts qui attendent la résurrection et, finalement, l’Église spirituelle de Jean – Abraham étant le «type» des évêques d’Orient et d’Occident, des dignitaires du deuxième et du troisième état et enfin, selon une conception très hardie, Dieu le Père lui-même.

Le règne monastique de la pure charité

Quatre siècles après Joachim, son compatriote Tommaso Campanella (avec une tout autre théologie trinitaire) fomentera, sous des signes astrologiques complexes, mais en se référant au moine calabrais, une insurrection en partie populaire; et, peu après, Thomas Münzer, lisant lui aussi dans l’Apocalypse l’annonce d’un temps nouveau, conduira au massacre les paysans révoltés (1525). Joachim pouvait bien comparer le troisième état au Soleil; il n’imaginait aucune utopie scientifique et technique comme celle de la Città del Sole. C’est en termes très traditionnels qu’il dénonce la simonie des clercs, l’invasion du Temple par les marchands; le communisme qu’il annonce est celui des moines; ennemi des Vaudois, aussi dangereux pour lui que les Patarins (ou Cathares), on peut croire qu’il n’eût guère approuvé ceux qui bientôt, de diverses façons – fraticelli, Béguins de Provence, compagnons de Fra Dolcino – fonderont sur ses écrits une véritable révolte contre la Babylone romaine. Les moines du troisième âge ne sont pour lui ni les prêcheurs de Dominique ni même les pauvres de François, mais des contemplatifs de tradition basilienne et bénédictine. C’est, au reste, de l’autorité royale et impériale, instrument ambivalent de l’Esprit, qu’il attend la prochaine rénovation. Comme la décadence générale de l’Église, les victoires de l’islam (doctrine foncièrement antitrinitaire), la prise de Jérusalem par Saladin – probablement sixième tête du «grand Dragon» – annoncent, peut-être pour 1260, fin de la 43e génération depuis Ozias, en tout cas prochainement, le début du «sixième âge», qui correspond au sixième jour de la Création, c’est-à-dire à la veille du «sabbat» ou «grand repos». Bientôt, comme Samarie et Jérusalem, Constantinople et Rome feront la paix. Non seulement infidèles et juifs rejoindront le troupeau, mais à l’Église sacerdotale et hiérarchisée (fondée par le Christ pour la période d’attente avant la Parousie, face au «prince de ce monde» toujours actif parmi les baptisés comme parmi les circoncis) se substituera le règne monastique de la pure charité, «joie pour les amis de Dieu» jusqu’au «jour solennel de la consommation finale». L’«intelligence spirituelle» remplacera la lettre des Écritures; sacrifices et sacrements, signes nécessaires dans les deux premiers états, céderont la place à une religion purement intérieure.

Ces formules ont pu inquiéter les autorités, mais Joachim se voulait fidèle à l’Église, et la commission d’Anagni, en 1255, ne condamnera pas ses œuvres, mais seulement l’interprétation du franciscain Gherardo de San Donnino.

Joachim de Flore
(v. 1130 - 1202) mystique italien. Selon lui, le règne du Saint-Esprit devait succéder au règne du Fils, qui avait dépassé le règne du Père.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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